les douze mois (4) – april

door johan_velter

sfcdt_gebroeders van limburg_april

(Avril) Le vent

Les ongles noirs du houx mouvant
crèvent l’ample tissu du vent.

Le vent ? – il est plus doux que laine
et le houx vert darde la haine,
en buissons durs, de plaine en plaine.

Le vent ? – il est de gaieté fière,
il court, avec des sandales de clarté,
les pieds mouillés, sur la rivière.

Le houx ? – il est la rage de la terre.

Le vent jeune, c’est le printemps,
avec de clairs baisers aux lèvres de la terre ;
le vent ardent, le vent sincère,
c’est le printemps.

Le houx ? – il est l’audace
du froid hostile et de la glace.

Le vent chante, le vent babille,
avec pinson, tarin, moineau,
le vent brille et scintille
à la pointe des longs roseaux,
le vent se noue et s’entrelace et se dénoue
et puis, soudain , s’enfuit jusqu’aux vergers luisants,
là-bas, où les pommiers, pareils à des paons blancs,
– nacre et soleil – lui font la roue.

Le houx taciturne et jaloux,
dans les vallons, sur les sablons,
se resserre comme un tourment
qui se tairait, sauvagement.

Le vent roule, le vent joufflu,
comme un gamin sur les talus ;
le vent donne l’essor
aux papillons pliés en feuillets d’or ;
le vent s’attarde en des voyages
et joue avec les coussins blancs
et les ourlets étincelants,
là-haut, des grands nuages.
Le vent s’amuse au bord de l’eau
sur les berges, où le troupeau
verse en cascades, ses toisons ;
le vent monte vers les maisons,
le vent s’en va, le vent revient,
éveillant tout, n’oubliant rien ;
le houx lui-même est assailli,
en chaque feuille, en chaque pli,
et courbe enfin jusques à terre
sa rancune protestataire.

Emile Verhaeren, Les douze mois (1895) (Poésie complète 7, AML éditions, 2009)
Beeld : De gebroeders van Limburg, April, Les très riches heures du Duc de Berry (begin 15de eeuw)

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