les douze mois (1) – januari

door johan_velter

sfcdt_gebroeders van limburg_januari

(Janvier)
Le froid

Par le soir âpre et violent,
où se meurent, exténuées,
les lumières et les nuées,
vague l’hiver nocturne et blanc.

Les champs dorment si vieux, si morts,
qu’on les croirait frappés d’un sort ;
– qui donc suscitera le vernal sortilège ?
Tout seul, vers le couchant, là-bas,
triste et discord, avec ses battants las,
quelque pauvre angelus sonne encor sur la neige.

Les chaumières et les étables
apparaissent si lamentables
que leur misère s’ouvre en plaies ;
dans les jardins, le long des haies,
on voit sur des bâtons branlants
sécher et se geler au vent
le linge gris des pauvres gens.

Les villages comme amoindris
serrent leurs clos et leurs taudis
et rassemblent leur peur ;
ils s’alignent, au bord des routes mortes,
où chaque âtre, dessous la porte,
glisse en biseau sa coupante lueur.

La neige a répandu ses laines
et ses flocons parmi les plaines ;
elle a jeté ses mille loques
minuscules, qui s’effiloquent,
à travers champs, en chaque coin,
où de grands arbres de silence
échelonnent leur vigilance
vers l’infini, de loin en loin.

Le sol est blanc et les ténèbres claires.
Aux carrefours, les croix crépusculaires
dressent leur christ vers l’immense douleur,
mais le sang pur qui lui coule du torse
ne tiédit pas le gel féroce
dont les amas rugueux semblent charger son cœur.

Par le soir âpre et violent,
plus vieux que ne sont les années
autour du temps agglutinées,
vague l’hiver nocturne et blanc.

Emile Verhaeren, Les douze mois (1895) (Poésie complète 7, AML éditions, 2009)
Beeld : De gebroeders van Limburg, Januari, Les très riches heures du Duc de Berry (begin 15de eeuw)

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